Un étang de Sologne à l'aube, ceinture de roseaux secs et lisière de bouleaux et de pins sur un horizon plat

La Sologne : le pays des 3 200 étangs, et à qui ils sont

Cinq mille kilomètres carrés de sable et d'argile, 3 200 étangs presque tous privés et fermés. Ce qu'est vraiment la Sologne, et où on peut y pêcher.

Article de fond Par Vincent Deshayes Publié le 11 septembre 2026 7 min de lecture

Sur cette page — 8 points

« Je descends trois jours en Sologne fin mars, vous me conseillez quel étang ? » Le message est arrivé un dimanche soir de février, et c’est à peu près le seul que je reçoive. Ici, tu ne choisis pas un étang : tu choisis celui qui veut bien t’ouvrir. Sur 3 200 plans d’eau, ceux où un inconnu pose une canne sans avoir téléphoné se comptent sur les doigts de deux mains.

Personne ne le dit à ceux qui arrivent, et ça change toute la préparation d’un séjour. On vend la Sologne en étangs et en kilomètres de forêt. Depuis une berge, elle tient à trois choses : un sol qui ne laisse rien passer, des plans d’eau creusés de main d’homme il y a six siècles, et 4 000 kilomètres de grillage.

5 000 km²Cher, Loiret et Loir-et-Cher

3 200 étangs11 500 hectares d'eau, 2 % du sol

4 000 kmde clôtures autour des propriétés

Où commence la Sologne, et où elle s’arrête

La Sologne n’a aucune existence administrative : ni département, ni parc. Elle a pourtant une liste officielle, ce qui n’arrive à aucune autre région naturelle française. Un arrêté du 17 septembre 1941 a fixé les 127 communes qui la composent, sur le Cher, le Loiret et le Loir-et-Cher : 5 000 kilomètres carrés.

Orléans, Blois, Gien et Vierzon la bordent sans en faire partie. Vierzon surtout : j’y travaille depuis quinze ans, tout le monde la dit solognote, elle est berrichonne.

Le relief tient en deux chiffres : 80 mètres d’altitude à l’ouest, 230 au point le plus haut. Autant dire une table, et c’est cette absence de pente qui a fabriqué le pays.

Il n’est pas homogène pour autant. Le centre et le nord forment la Grande Sologne, celle des étangs. Le sud-est, dit Sologne sèche, c’est du silex et des pins ; le sud-ouest bascule dans la vigne. Vers l’est on passe en Puisaye sans s’en rendre compte, et sur place personne ne confond les deux.

Un sol qui ne laisse pas partir l’eau

Sous les pieds, du sable et de l’argile, sans caillou et sans roche. L’argile bloque, le sable filtre juste ce qu’il faut pour que l’eau descende de trente centimètres et s’arrête. Sans pente pour l’évacuer, elle reste.

Je le vois chaque hiver sur mon chemin : deux jours de pluie, dix centimètres d’eau dans les ornières, et elle y est encore fin mars. Multiplie par 5 000 kilomètres carrés et tu as la Sologne d’avant les travaux : des marais, et la fièvre jusqu’au milieu du XIXe siècle.

C’est ce sol qui a rendu les étangs possibles : creuser un trou et monter une digue suffit à retenir l’eau, sans béton et sans bâche. Toujours vrai, à ceci près que creuser un étang neuf passe par un dossier loi sur l’eau.

Trois mille deux cents étangs, et pas un de naturel

Une dizaine de ces 3 200 plans d’eau dépassent 50 hectares. L’immense majorité fait entre 1 et 5 hectares : la taille du mien, 3,1 hectares, quatre terrains de football.

Aucun n’est naturel. Ils ont été creusés à partir du Moyen Âge pour produire du poisson, sur des marais nés des déboisements. La filière tient encore : les étangs du Centre-Val de Loire sortent autour de 1 200 tonnes par an, l’essentiel en carpe.

Le plus grand ouvert au public est l’Étang du Puits, 95 hectares creusés à la fin des années 1860 pour alimenter le canal de la Sauldre. Il fait exception : tous les autres, ou presque, sont privés et juridiquement clos. La frontière entre eau close et eau libre commande le permis, les dates et les tailles légales, et elle ne se lit pas sur la berge : un étang clos se reconnaît à ses entrées et à ses sorties d’eau, pas à son grillage.

Ce que tu peux réellement pêcher quand tu viens

C’est la réponse que j’aurais dû faire à mon correspondant de février.

Statut de l’eauCe qu’il faut
La Sauldrelibre, 1re catégorie sur une bonne partiecarte de pêche
Beuvron, Cosson, Rèrelibre, 2e catégoriecarte de pêche
Canal de la Sauldrelibre, 2e catégoriecarte de pêche
Étang du Puitsplan d’eau ouvert au publiccarte de pêche
Étang privé louécloseréservation, souvent pas de carte

La Sauldre est la seule du lot en première catégorie, et cette classification change les dates plus que les poissons. Le canal est unique en France : 47 kilomètres qui ne rejoignent aucune voie navigable, de l’eau lente à gardons et à tanches, à six cents mètres de chez moi.

Côté étangs privés, le tarif remplace la carte de pêche et le propriétaire fixe les tailles, les heures et le nombre de cannes. On loue à la journée, au week-end ou à l’année. C’est le seul cas où l’on peut pêcher sans carte, et il ne couvre pas tous ces étangs.

Le grillage, et ce que la loi de 2023 y change

Environ 4 000 kilomètres de clôtures quadrillent la Sologne. Le phénomène a pris un nom, la solognisation, et il vient de la chasse : on clôt pour garder le gibier dedans et les gens dehors. Tu peux rouler vingt kilomètres entre deux murs de grillage sans voir un seul des étangs qui sont derrière.

La loi du 2 février 2023 a fixé une limite : 1,20 mètre de haut au maximum, 30 centimètres de dégagement au sol pour laisser passer la faune, et une mise en conformité au 1er janvier 2027 pour les clôtures posées depuis moins de trente ans. Le Conseil constitutionnel l’a validée en 2024.

Sur le terrain, ça se voit par endroits, pas du tout ailleurs. Mon étang n’est pas grillagé, celui de mon voisin l’est sur trois côtés, et nous n’avons pas la même conversation à ce sujet. Pour qui arrive : le pays appartient à des particuliers presque partout, et les chemins ouverts se repèrent avant de partir.

Ce qui vit autour de l’eau

La forêt couvre les trois quarts du pays. Chêne pédonculé, pin sylvestre, bouleau, et des landes de bruyère partout où le sol est trop pauvre pour l’arbre. Le site Natura 2000 « Sologne » couvre 346 000 hectares sur 96 communes, le plus vaste site terrestre de France, avec 23 habitats et 32 espèces d’intérêt européen.

Ce qu’on voit depuis un poste est plus petit et revient tous les jours. Le héron est là avant moi tous les matins. Le martin-pêcheur s’entend au cri, on ne le voit jamais le premier. Deux fois par an, les grues passent au-dessus de la maison assez fort pour me faire sortir. Tout ça se regarde depuis une chaise, à condition de ne pas bouger ; le brochet ne mord pas moins pendant ce temps-là.

Quand venir, et le mois qu’il faut éviter

Avril à juin, puis septembre et octobre. Deux fenêtres, choisies pour la température de l’eau, pas celle de l’air.

Août est le mois que je déconseille à tout le monde. L’eau monte à 26 ou 27 degrés sur un étang peu profond, l’oxygène tombe la nuit, et les poissons cessent de manger avant de mourir. En 2018 j’ai perdu 200 kilos en trois nuits, une remorque de jardin, faute d’avoir compris ce que la chaleur faisait à mon fond. Depuis, thermomètre à un mètre tous les matins d’été.

Novembre est l’autre piège : c’est la saison des vidanges. Un étang annoncé sur une carte peut être à sec le jour où tu arrives, parce que le propriétaire trie son poisson. Ça se demande au téléphone. L’hiver se pêche très bien : moins de monde, une eau claire, une carpe qui mange par paliers.

Par où commencer si tu n’y es jamais allé

Trois portes d’entrée. L’A71 pose La Ferté-Saint-Aubin, Lamotte-Beuvron et Salbris à moins de deux heures de Paris. Romorantin-Lanthenay, la plus grosse ville du pays, commande la Sologne des étangs. À l’est, Aubigny-sur-Nère, Argent-sur-Sauldre et Brinon-sur-Sauldre ouvrent sur la vallée de la Sauldre et le canal, le coin le plus discret des trois.

Pour un premier séjour, l’ordre compte : choisir entre eau libre et étang réservé, parce que ça commande le permis et le budget ; réserver en demandant la date de vidange ; prendre l’hébergement en dernier, au bord de l’eau ou à quelques kilomètres. Deux nuits suffisent pour un premier week-end.

Autour de Brinon-sur-Sauldre, tout tient dans quinze kilomètres : la rivière en première catégorie, le canal, des étangs privés et l’Étang du Puits.

La Sologne n’est pas le seul pays d’étangs français : il y en a une dizaine. Les deux plus connus, la Dombes et la Brenne, tournent sur des cycles d’eau qui n’ont rien à voir avec les nôtres. J’y suis allé en visiteur, je n’y ai pas géré d’étang, et je n’en dirai pas plus.